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Opéra hors les murs : 4K ou cinéma ?

Publié le par L'Art & la Manière

Abattre les murs des maisons d’opéra

À Vienne et à New York, deux visions s’affrontent sur la diffusion hors salle.

Est-ce un risque ? À l’heure où d’autres institutions lyriques emboîtent le pas, quelles sont les stratégies possibles ?

Les nouvelles technologies sont là pour de bon. Vont-elles modifier en profondeur notre consommation musicale et donner naissance à une sorte de galerie virtuelle de salles de concerts à domicile dans des téléviseurs intelligents ? Bien téméraire qui peut prédire de quoi seront faites les dix prochaines années et, surtout, les conséquences sur la vie des institutions musicales locales de cette accessibilité à distance aux grands événements musicaux de la planète.

Entretien avec Peter Gelb, directeur général du Metropolitan Opera, et Dominique Meyer, directeur général de l’Opéra de Vienne, sur leur stratégie de diffusion hors salle. Deux visions s’opposent, fondées sur des réponses divergentes à une simple question…

Ultra haute définition à Vienne

« Depuis octobre, nous avons lancé des diffusions télévisuelles d’opéras par le biais d’Internet, résume Dominique Meyer. Nous sommes déjà prêts pour l’Ultra HD, le 4K, et avons à ces fins un accord avec Samsung. » Les premières télévisions 4K sont apparues avant Noël, même s’il n’y a pas encore de programmes 4K, cette technologie permet de voir, selon la publicité, quatre fois plus de détails qu’avec l’actuelle norme HD 1080p.

« L’Opéra de Vienne est le premier contributeur de programmes pour ce nouveau standard, se réjouit son directeur, qui attendait son heure. Je voulais faire cela depuis toujours, mais la technologie n’était pas au point. Se lancer un peu trop tôt peut avoir des conséquences catastrophiques. » Dominique Meyer se refusait notamment à « transformer l’Opéra de Vienne en studio de télévision ». Des caméras télécommandées discrètes l’ont fait changer d’avis. Et en matière de ressources humaines, le directeur de l’Opéra mise sur l’école de cinéma. « On entraîne des jeunes, des élèves de Michael Haneke. » Pour lui, l’Opéra de Vienne n’a pas de concurrence sur son terrain. « Les autres font du streaming bas de gamme, alors que nous avons développé un vrai produit. »

Aux yeux de Dominique Meyer, l’un des avantages de la télévision et du 4K est « la possibilité d’éliminer l’interférence du réalisateur ». Le spectateur pourra choisir ce qu’il veut regarder. « Nous envoyons deux images simultanément : un cadre fixe avec une caméra fixe et un montage pour ceux qui aiment les gros plans. » La sophistication peut aller encore plus loin : « Nous pouvons envoyer sur un second écran, ordinateur ou tablette, les surtitres et une partition. L'Opéra de Vienne ayant une grande et vieille tradition, pour Tristan et Isolde, se déroulera sur votre tablette la partition utilisée par Gustav Mahler, avec ses annotations. »

Le directeur de l’Opéra de Vienne considère qu’il a tous les atouts en main. « Aujourd’hui, les producteurs de musique sont au centre du jeu, parce qu’aucun label n’est plus capable d’engager une équipe de grands chanteurs et le Philharmonique de Vienne pour enregistrer un opéra. Quant à nous, nous pouvons œuvrer avec un système de répartition des recettes. »

La représentation d’opéras est vendue 14 euros (20 $) et un système de temps différé permet des diffusions au Japon ou en Amérique du Nord en soirée. L’Opéra de Vienne étant un théâtre de répertoire proposant un opéra différent chaque soir, l’objectif est de diffuser une représentation de chacun des 50 opéras et 10 ballets différents proposés chaque saison. Pour Dominique Meyer, qui compte aussi « utiliser le système pour développer des programmes pour les écoles », ce modèle est « mieux que le cinéma, beaucoup moins cher à produire, et plus démocratique puisqu’il permet d’atteindre des endroits isolés et que, pour 14 euros, toute la famille peut se réunir autour du téléviseur ».

Nécessité du partage à New York

L’analyse de Peter Gelb, directeur du Metropolitan Opera, est diamétralement opposée. « Le phénomène social de personnes se rassemblant dans un cinéma pour partager une représentation est capital. » La clé de tout, c’est le direct, « puisque l’auditoire vit la représentation et qu’il n’est pas rare de voir les gens applaudir ». Peter Gelb observe les expériences de cinéma maison, mais s’attarde au fait que « le cinéma devient une maison d’opéra reliée par satellite ».

Le projet Live in HD était à la base « un outil pour enrayer la baisse de l’auditoire ». Mais pas seulement… « Quand j’ai pris ce poste, j’ai considéré que le Met était élitiste et déconnecté de la population. Il fallait prendre des mesures pour se rebrancher avec la société », dit Peter Gelb. Les diffusions au cinéma, élément de cette stratégie globale, ont été rendues possibles « grâce à un accord avec 16 syndicats, afin de changer le modèle : au lieu d’avoir une rémunération à l’avance, il y a une petite avance et un partage des recettes ».

Dans le modèle d’affaires initial, le but n’était pas de faire des profits mais d’équilibrer l’opération, notamment grâce aux droits secondaires — télévision à la demande, abonnements Internet et DVD. « On devait, globalement, atteindre le point mort en deux ans. » Non seulement ce fut fait, mais « dès la troisième année la seule diffusion au cinéma était profitable ».

Peter Gelb est transparent sur les données : « Le coût moyen d’un programme est d’environ un million de dollars, nous percevons la moitié du prix des billets, soit 10 $. Le point mort est donc autour de 100 000 spectateurs. » Or, aujourd’hui, avec 2000 salles dans 64 pays, « entre le direct et les reprises, le Met attire en moyenne de 225 000 à 250 000 spectateurs par spectacle au cinéma ».

À ce niveau de pénétration du marché, il n’y a même plus de programmation à risques : le rare — et pointu — opéra Le nez de Chostakovitch a atteint 130 000 entrées, ce que Peter Gelb qualifie de « forme de miracle ». Un opéra populaire comme Tosca dépasse désormais les 300 000 entrées, si l’on additionne direct et reprises. Alors que le cinéma fait exploser les prévisions, les résultats de la diffusion à domicile ont été conformes et les rentrées liées au DVD, décevantes.

Quant au sujet de l’intrusion de l’ego du réalisateur vidéo dans la diffusion, Peter Gelb nous promet qu’il « demande aux réalisateurs de rendre justice aux metteurs en scène, de respecter les productions et de ne jamais oublier qu’ils opèrent sur un grand format, qui diffère de la télévision. Je demande toujours plus de plans larges. Il faut des gros plans aussi, le tout est une question de dosage. On peut encore s’améliorer. »

C’est la promesse d’un homme qui se définit lui-même comme un « optimiste réaliste » !

Christophe Huss in Le Devoir 1 mars 2014

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