Retour sur Le Prince Igor
Épopée médiévale sur la fondation de la nation russe
Mauvais présage, guerre, amour, trahison… Prince Igor, l’unique opéra d’Alexandre Borodine, est tout cela à la fois. Une œuvre épique retraçant la fondation de la nation russe au XIIè siècle.
L’œuvre est composée d’un prologue et de quatre actes. Mais comme dans la plupart des mises en scène tout l'acte III est éliminé, hormis un flash-back sur l'évasion d'Igor.
Célèbre pour ses danses polovtsiennes, tube joué lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques à Sotchi et succès populaire depuis 1953 grâce à la chanson Stranger in Paradise tirée de la comédie musicale de Robert Wright et George Forrest, Kismet.
Voilà déjà un siècle que cet opéra épique n’a pas été joué au Met.
À New York, le prince Igor baigne ses songes dans une mer de pavots rouges
LE MONDE • Par Marie-Aude Roux (New York (États-Unis))
C'est une des épopées les plus célèbres de l'opéra russe, l'une des moins représentées sur une scène lyrique : Le Prince Igor, l'opéra-fleuve inachevé d'Alexandre Borodine (1833-1887), n'avait pas été joué au Metropolitan Opera de New York depuis 1917. La production, montée en 1915, reprenait les décors et costumes de la création le 23 octobre 1890 au Théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg. Le directeur du Met, Peter Gelb, a confié ce nouveau Prince Igor au trublion russe de la mise en scène, Dmitri Tcherniakov, qui a fait d'éclatants débuts new-yorkais.
Le livret de Borodine, d'après le synopsis de son ami Vladimir Stassov, est largement inspiré d'un poème épique anonyme relatant la bataille du prince Igor contre les Polovtses nomades d'Asie centrale en 1185. La partition comprend notamment le tube interplanétaire des Danses polovtsiennes, joué lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques à Sotchi et succès populaire depuis 1953 grâce à la chanson Stranger in Paradise tirée de la comédie musicale de Robert Wright et George Forrest, Kismet.
Commencé en 1869, Le Prince Igor est loin d'être achevé lorsque meurt Borodine. La version créée au Mariinski trois ans plus tard a été terminée par Nikolaï Rimsky-Korsakov (qui avait déjà participé à l'orchestration du vivant du compositeur et écrit quelques scènes) et Alexandre Glazounov (qui a dû recomposer tout le troisième acte perdu). Il a fallu attendre 1983 pour que le musicologue Pavel Lamm publie, d'après les brouillons laissés par le compositeur, une version plus authentiquement « borodinienne », laquelle sera dirigée dix ans plus tard, en 1993, par Valery Gergiev au Théâtre Mariinski.
DÉTOURNEMENT
Dmitri Tcherniakov, on le sait, aime s'arranger avec les œuvres : on se souvient non sans quelque effroi du Don Giovanni de Mozart très revisité monté au Festival d'Aix-en-Provence en 2010, repris en 2013. Mais c'est en se référant à la seule musique de Borodine (quitte à rajouter des extraits d'autres œuvres), avec l'aide du chef d'orchestre Gianandrea Noseda et de musicologues, qu'il a fait son propre Prince Igor. Un personnage dont la modernité ne tient pas tant à sa transposition scénique qu'à son détournement.
Tcherniakov a troqué son profil historique pour un profit hystérique : celui d'un individu en crise existentielle, dont le conflit intérieur déclenche une guerre générale, exutoire absolu d'un quotidien lassant et inopportun. Igor perd la bataille contre le khan Kontchak mais gagne un paradis, fût-il artificiel. Blessé au combat et fait prisonnier par son ennemi, il découvre en songe une cité radieuse baignée d'un immense champ de pavots rouges. Le génie visionnaire de Tcherniakov est d'avoir réveillé par cette mer carmine et sensuelle tous les sacres de tous les printemps de la Russie païenne. Effarement jouissif, les Danses polovtsiennes d'où jaillissent des nuées de jeunes filles sauterelles, de jeunes gens papillons, dans une chorégraphie ailée à la Pina Bausch, loin des amours légitimes corsetées de sa femme, des murs roides de sa ville citadelle de Putvil.
Liberté native entrevue, bientôt ensevelie par le remords : de retour dans son palais en ruine, hanté par la honte, désireux de mourir, Igor n'est plus un prince mais un revenant, qui devra accepter peu à peu de reconstruire ce qu'il a détruit.
CHARISME IRRÉSISTIBLE
Le rôle-titre est tenu par la basse russe couronnée, Ildar Abdrazakov, natif d'Ufa comme Rudolf Noureev, dans la République fédérale russe du Bachkortostan. Beau et jeune (37 ans) – des vidéos en gros plans en attestent dès le prologue de l'opéra –, en pleine possession de ses moyens vocaux, il n'est pas de ces basses sépulcrales aux graves abyssaux. Son chant délié, ductile et raffiné, est passé au vif-argent de l'opéra italien.
Il est aussi d'un charisme irrésistible, prostré en mélancolie, immobile dans la boue et la douleur de la défaite, ou tournoyant derviche enivré de fleurs rouges, ouvrant les bras pour embrasser le ciel. Fors la basse slovaque Stefan Kocan, la distribution est essentiellement russophone. Elle confirme une fois de plus le niveau d'excellence dont le Met est coutumier. Le chef milanais Gianandrea Noseda est sans doute le chef italien qui a le plus travaillé au Théâtre Mariinski, où il a occupé de 1997 à 2007 le poste de chef invité.
Sous sa battue ardente et précise, les Chœurs et l'Orchestre du Metropolitan Opera ont déployé avec émotion et panache les accents contrastés de cette musique matricielle de l'âme slave.
Le Prince Igor de Borodine. Avec Ildar Abdrazakov, Oksana Dika, Mikhail Petrenko, Sergey Semishkur, Anita Rachvelishvili, Stefan Kocan, Mikhail Vekua, Dmitri Tcherniakov (mise en scène et décors), Elena Zaitseva (costumes), Gleb Filshtinsky (lumières), Itzik Galili (chorégraphie), S. Katy Tucker (vidéo), Orchestre et Chœur du Metropolitan Opera, Gianandrea Noseda (direction).
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